14 décembre 2008

L'Ukraine sous pression de l'Europe et de la Russie

                               

      

             

   

Alors que la crise entre la Géorgie et la Russie pose la question des rapports du géant eurasiatique avec les anciennes républiques de l’URSS, la France vient d’accueillir le sommet UE-Ukraine. En plein crise politique nationale, la stratégie d’équilibre entre Europe et Russie du président Iouchtchenko tiendra-t-elle? Ou l’Ukraine finira-t-elle par tomber dans l’escarcelle d’une de ses puissantes voisines? Focus sur l’identité stratégique ukrainienne.

L’Ukraine : Europe ou Russie ?

Au Moyen Âge, Kiev, capitale de la Ruthénie, fut à la fois le berceau de la culture slave et le centre du plus grand pays européen. Symbole de l’Europe orientale, les princes ruthènes, convertis à l’orthodoxie, furent défaits par les Mongols. Ces derniers chassés, le pays passa sous contrôle polonais.

Comme souvent dans l’histoire européenne, les Polonais catholiques et les cosaques orthodoxes vont combattre les envahisseurs tatars, puis ottomans. Partie du Grand-Duché de Lituanie, puis intégrée à la Confédération lituano-polonaise, la Ruthénie finira par obtenir l’indépendance en tant qu’Hetmanat cosaque au XVIIe siècle. Mais l’entente de Moscou et des Polonais débouchera sur son partage.

Au XVIIIe siècle, les mouvements d’empires donneront la majorité de l’Ukraine à la Russie de la tsarine Catherine II, et la Galicie à l’Empire austro-hongrois. L’Ukraine devint russe jusqu’à la Révolution d’octobre et sa déclaration d’indépendance par la Rada, l’assemblée parlementaire ukrainienne. L’alliance, puis le contrôle des Allemands tombe avec la défaite de ceux-ci dans la Première guerre mondiale.

L’Armée rouge prend le contrôle du pays, et son intégration à l’URSS par Staline est suivie d’un étouffement de toute velléité d’indépendance comme de particularisme culturel national.

Envahie par la Wehrmacht, l’Ukraine est récompensée de sa lutte contre l’armée allemande, et obtient après la guerre un siège aux Nations unies. Afin d’attacher définitivement l’Ukraine à Moscou, le Kremlin décide le rattachement d’une partie orientale de la Tchécoslovaquie et de la Crimée à Kiev. Réprimés, les indépendantistes luttèrent tout de même des années 1960 à 1990, date de l’indépendance de l’Ukraine.

La Crimée, lieu de convoitises territoriales et militaires

Les questions de territoire sont sensibles en Europe centrale et orientale, et l’Ukraine ne s’en démarque pas. Si les nationalistes hongrois revendiquent des territoires occidentaux de l’Ukraine, c’est surtout le cas de la Crimée qui pose question, dans le contexte actuel de crise dans le Caucase voisin.

Cette presqu’île de la mer Noire septentrionale, dont les langues officielles sont le russe et l’ukrainien, n’a été reconnue comme territoire ukrainien par Moscou qu’en 1997, date à laquelle la base de Sébastopol est officiellement partagée par Kiev et la Flotte russe de la mer Noire. Cette base navale est en effet nettement plus appropriée pour la marine russe que le port de Novorossisk, plus à l’est, sur le rivage russe.

Mais la République autonome de Crimée, malgré le traité de 1997, reste un point de discorde stratégique entre Moscou et Kiev. En juin dernier, Vassili Kirilitch, porte-parole du ministère ukrainien des Affaires étrangères déclarait:

"Le séjour de la Flotte russe de la mer Noire sur le territoire de l'Ukraine s'achève le 28 mai 2017. Le 29 mai, la Flotte doit quitter ses bases sur le territoire ukrainien. Le sujet ne souffre pas la discussion."

Et la candidature souhaitée par le président ukrainien à l’Otan et l’incursion de bâtiments militaires américains dans le cadre de la crise géorgienne sont de nature à exacerber la donne stratégique militaire en mer Noire.

Entre valorisation des régions et ingérence centrale

Au-delà de la Crimée, dont la population est russophone à hauteur de 65%, la population ukrainienne rassemble un total de près de 30% de russophones, distribuée clairement selon une grille est-ouest, la majorité étant dans les oblasts orientaux. Ce fait s’est traduit dans la lutte politique entre les deux clans politiques opposés, ceux de Viktor Ianoukovitch et de Viktor Iouchtchenko.

Si ce dernier est considéré à tort comme pro-occidental, il prône, en tant qu’actuel président de la République, une politique d’indépendance traduite par un équilibre d’intérêts entre l’ouest européen et l’est russe, même s’il est vrai qu’une tendance pour l’ouest se dégage de ses positions pour l’intégration de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique.

Le premier, à la tête du Parti des régions, prônant plus d’autonomie pour les régions et valorisant donc le patrimoine russe de l’est ukrainien, était soutenu visiblement, lors des élections de 2004, par Vladimir Poutine.

Mais la Révolution orange de 2004, qui a porté Viktor Iouchtchenko au pouvoir, a démontré que l’appui visible de Moscou n’était pas forcément un atout pour la course au pouvoir à Kiev.

Dans la crise politique actuelle, une troisième partie, dirigée par Iulia Timochenko, joue un rôle central. Elle serait une meilleure carte à jouer par Moscou que le président du Parti des Régions, la Russie pouvant ainsi court-circuiter la coalition orange de 2004 dont elle faisait partie, mettant en minorité le président Iouchtchenko.

Le cabinet de ce dernier l’a en effet accusé il y a un mois de « haute trahison et de corruption politique » au profit de la Russie.

L’économie, au centre de la dispute

L’Ukraine a été grenier à grain de la l’empire russe, puis centre technologique de l’URSS. L’intérêt fondamental aujourd’hui n’est pas tant son potentiel de 46 millions de consommateurs (la démographie est en forte baisse) que sa position géoéconomique.

La Russie est encore très implantée et impliquée dans l’économie diversifiée qu’est l’économie ukrainienne, ce qui impose de ménager le grand frère slave. Moscou reste également le premier partenaire commercial de Kiev.

Toutefois, son ouverture à l’ouest expose l’Ukraine à davantage d’investissements européens, notamment dans le domaine bancaire. Kiev souhaiterait concrétiser cela par une place au sein de l’Union Européenne qui reste réservée tant en terme d’élargissement que de ses relations avec la Russie.

Mais en attendant, l’ouverture économique continue puisque l’Ukraine est membre de l’Organisation mondiale du commerce depuis mai dernier. De quoi mettre à profit d’exportation ses minerais, ses produits agricoles, chimiques, métallurgiques, électroniques, technologiques et militaires.

C’est enfin et surtout en terme énergétique que l’Ukraine est fondamentale entre les deux partenaires indispensables que sont le producteur russe et les consommateurs européens. Si c’est de Russie que l’Ukraine importe l’essentiel de son gaz et de son pétrole, c’est aussi par son territoire que passent gazoducs et oléoducs en direction de l’Union Européenne.

Dans l’axe est-ouest, gaz et pétrole arrivent de Russie et de Biélorussie, le gaz étant distribué par la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie (Transgaz), la Moldavie, la Roumanie, et la mer Noire, et le pétrole par la Hongrie et la mer Noire. Dans l’axe sud-nord, l’Europe a l’idée de faire connecter par pipeline la mer Noire et la mer Baltique afin de conduire l’énergie venant d’Asie centrale et du Caucase vers les pays d’Europe du nord.

L’Ukraine est certes sous pression de ses deux partenaires naturels, Russie et Europe. Elle a appartenu à l’une comme à l’autre. En terme culturel, économique comme politique, elle appartient aujourd’hui aux deux : elle est l’intersection. A Kiev de jouer une stratégie d’équilibre assez finement pour faire valoir cette position comme atout, et non comme préjudice.

http://www.rue89.com/2008/09/13/lukraine-sous-pression-de-leurope-et-de-la-russie

Posté par Palmer33 à 21:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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